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LA VIE CONSACRÉE A L'ÉCOLE DE L'EUCHARISTIE
Intervention de S.E.R. Mgr Franc Rodé Au CONGRÈS MONDIAL DE LA VIE CONSACRÉE
Salut 1. C'est avec joie que je m'adresse à vous, Supérieurs généraux, Supérieures générales, personnes consacrées, invités à ce Congrès pour réfléchir aux défis et aux espérances qui animent votre passion pour le Christ et votre passion pour l'humanité. Cette double passion rejoint l'attente de l'Église, signe permanent de l'amour de Dieu parmi les hommes, grâce à votre engagement en faveur des pauvres et des délaissés. Je salue cordialement la Présidente et la Secrétaire de l'Union Internationale des Supérieures Générales, le Président et le Secrétaire de l'Union des Supérieurs Généraux, qui ont promu et organisé ce Congrès avec compétence et amour. Je vous salue tous, personnes consacrées, représentants de vos frères et soeurs qui luttent et souffrent pour l'Évangile partout dans le monde. Vous êtes réunis pour réfléchir ensemble sur les sources de votre vie et sur le sens évangélique de votre action, comme chrétiens et consacrés. Vous êtes unis par le même désir ardent de l'Apôtre Paul : «l'amour du Christ nous presse » ( 2 Co 5,14). À partir de votre passion pour le Christ vous désirez devenir le signe visible de la tendresse de Dieu envers ceux « qui gisent dans les ténèbres et l'ombre de la mort ».
Introduction 2. Au début de ce troisième millénaire de 1' ère chrétienne, il est urgent de réfléchir ensemble, afin de reconnaître les nouveautés que le Seigneur de l'histoire inspire à la vie consacrée aujourd'hui. Les problèmes moraux et sociaux, tellement nombreux et souvent dramatiques, nous interrogent comme Église, comme Instituts de vie consacrée et Sociétés de vie apostolique. Ils nous poussent à maintenir vivante dans le monde « la forme de vie que Jésus, premier consacré et premier missionnaire du Père pour son Royaume, a embrassée et proposée aux disciples qui le suivaient »1. Unis au Christ dans sa consécration au Père, nous ne cessons de chercher son visage; nous désirons demeurer avec Lui, atteindre par Lui, comme la Samaritaine de l'Évangile, la source de l'eau vive, pour nous désaltérer de sa parole et jouir de sa présence. Participant de sa mission, nous sommes saisis de compassion en entendant le « cri des pauvres » qui réclament justice et solidarité, comme le Bon Samaritain de la parabole, nous nous engageons à donner des réponses concrètes et généreuses. Toutefois ces deux forces, celle du désir de demeurer avec le Christ et celle de la compassion qui nous pousse vers l'humanité, au lieu de converger, ont tendance, souvent, à s'opposer.
Unité de coeur et d'esprit 3. La pression de la culture dominante, qui présente avec insistance un style de vie basé sur la loi du plus fort, sur le gain facile et alléchant, sur la désagrégation des valeurs de la personne, de la famille et de la communauté sociale, influe nécessairement sur notre manière de penser, sur nos projets et les perspectives de notre service, au risque de les vider des motivations de foi et d'espérance chrétiennes qui les avaient suscités. Les demandes, nombreuses et pressantes, d'aide, de soutien, de service que nous lancent les pauvres et les exclus de la société, nous poussent à chercher des solutions dans la logique de l'efficacité, de l'effet visible et de la publicité. La vie consacrée risque ainsi d'être incapable de dire les raisons fortes de foi et d'espérance qui l'animent. Elle réussit difficilement à manifester les valeurs évangéliques, son offre des vraies raisons de vivre et d'espérer étant souvent voilée. Le problème évidemment se situe avant tout dans le coeur des personnes consacrées. Souvent, elles ne réussissent pas à trouver les paroles justes pour témoigner du Christ de façon claire et convaincante, parce que, « à côté de l'élan vital, capable de témoignage et de don de soi jusqu'au martyre, la vie consacrée connaît également la 1 vita Corrsecrata, 22 ; cf. Mt 4, 18-22; Mc 1, 16-20; Lc 5, 10-11; Jn 15, 16 menace de la médiocrité dans la vie spirituelle, de l'embourgeoisement progressif et de la mentalité consumériste. La direction des oeuvres aujourd'hui complexe, bien qu'elle soit requise par les nouvelles exigences sociales et par les législations des États, ainsi que la tentation de l'efficacité et de l'activisme, risquent de faire disparaître l'originalité évangélique et d'affaiblir les motivations spirituelles. La prédominance de projets personnels sur les projets communautaires peut profondément porter atteinte à la communion de la fraternité »2 . Il faut reconnaître que trop souvent nous n'arrivons pas à faire une synthèse satisfaisante de la vie spirituelle et de l'action apostolique. Ceci pourtant est absolument nécessaire si nous voulons affronter le défi du « nouveau » auquel le Christ et l'Église nous invitent et que l'humanité attend. Dans un monde fracturé et éclaté, une profonde et véritable unité de coeur, d'esprit et d'action s'imposent à tous.
Dans la lumière de l'Eucharistie
4. Même si l'épisode de la Samaritaine au puits de Jacob oriente plutôt vers la dimension spirituelle de contemplation tandis que l'épisode du Samaritain fait penser à la dimension caritative d'assistance, ces deux icônes évangéliques, proposées à notre réflexion, ont assurément des liens profonds. Si nous mettons en relief les connexions et fixons notre attention sur le Christ, celui qui est assis au puits de Jacob et celui qui « n'a pas retenu jalousement le rang qui l'égalait à Dieu » (Ph2, 6) mais qui est descendu pour nous soigner avec l'huile de la miséricorde et nous guérir par son Sang, nous trouvons une source unique où puiser avec sécurité l'eau vive, un lieu où se fait l'unité de la consécration et de la mission, une lumière et une force capable d'engendrer du « nouveau » dans la vie consacrée. Cette source unique, ce lieu évangélique est le sacrement de l'Eucharistie. Le Saint-Père l'avait indiqué de façon pressante lors de la Journée de la vie consacrée du 2 février 2001, « Très chers amis - avait-il dit - rencontrez et contemplez 2 Repartir du Christ, n. 12 Jésus de façon toute particulière dans l'Eucharistie, célébrée et adorée chaque jour, comme source et sommet de l'existence et de l'action apostolique»3. L'exhortation apostolique post-synodale Vita consecrata rappelait pour sa part que « l'Eucharistie, mémorial du sacrifice du Seigneur, coeur de la vie de l'Église et de chaque communauté, façonne de l'intérieur l'offrande renouvelée de la propre existence, le projet de vie communautaire, la mission apostolique. Nous avons tous besoin chaque jour du viatique de la rencontre avec le Seigneur pour insérer le quotidien dans le temps de Dieu, que la célébration du mémorial de la Pâque du Seigneur rend présent » 4. C'est dans l'Eucharistie que les exigences fondamentales de la vie consacrée trouvent leur modèle et leur accomplissement parfait. Exigence de « renouveau » 5. Malgré l'atmosphère de découragement et de résignation que l'on note dans certaines communautés, il est indéniable qu'il y a chez les personnes consacrées une exigence profonde de «neuf », l'attente d'un tournant, d'un avenir à vivre et à partager. Je crois que même celui qui se dit : « pour moi il n'y a plus rien à attendre», en réalité garde dans son coeur l'espérance d'une nouveauté possible. C'est vrai pour les individus, c'est vrai pour les communautés. Ces dernières années de nombreux Chapitres généraux se sont engagés dans la recherche de nouveaux champs d'action et de nouvelles approches pour exprimer l'identité charismatique de leur Institut. Ils ont recherché des manières nouvelles de vivre la vie fraternelle en communauté, ont fait l'effort d'une écoute renouvelée et d'un engagement plus dynamique pour répondre aux nombreux appels à l'aide montant des situations de pauvretés morales et matérielles qui affligent l'humanité. JEAN-PAUL II, Homélie (2 février 2001) : L'Osservatore Romano, 4 février 2001 ; cf. Repartir du Christ, n. 26 4 Repartir du Christ , n. 26 ; cf. Vita consecrata , n. 95 Cependant, cet engagement dans la nouveauté n'a pas toujours été fait avec des critères de discernement évangéliques. Parfois on a confondu le « renouveau » avec l'adaptation à la mentalité et à la culture dominantes, au péril de laisser perdre des valeurs authentiquement évangéliques. Il est indéniable que « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la richesse » (1 Jn 2,16), qui sont le propre du monde et de sa culture, ont exercé leur influence de désorientation, engendrant des conflits graves à l'intérieur des communautés et des choix apostoliques qui ne sont pas toujours fidèles à l'esprit et aux inspirations originelles des instituts. 6. Comme toujours au cours de l'histoire, l'Église se situe entre le souffle de l'Esprit qui ouvre des voies nouvelles et les séductions du monde qui rendent le chemin incertain et peuvent conduire à l'erreur. C'est pourquoi nous avons besoin d'aller au «puits » de l'Eucharistie. Seule une lecture eucharistique des nécessités du temps peut nous aider à interpréter la qualité des nouvelles approches. Jésus dans l'Eucharistie nous attend et nous appelle : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai... » (Mt 11,28). Méliton de Sardes commente ainsi: « Venez donc, vous tous, oppressés par les péchés et recevez le pardon. Moi, je suis votre pardon, je suis la Pâque de la rédemption, je suis l'Agneau immolé pour vous, je suis votre bain, je suis votre vie, je suis votre résurrection, je suis votre lumière, je suis votre salut, je suis votre roi. Je vous porte en haut dans les cieux. Je vous ressusciterai et vous ferai voir le Père qui est dans les cieux. Je vous élèverai par ma droite » 5. La «passion pour le Christ» doit conduire les personnes consacrées à mettre au centre de leur existence et de leurs activités Jésus présent et opérant dans S MELITON DE SARDES, Homélie sur Pâques 2-7. l'Eucharistie. Autour de sa table, nos orientations apostoliques auront une garantie plus grande de fidélité à son esprit et une capacité plus sûre de faire des choix justes. Jésus est venu, annonçant la « Bonne Nouvelle » et il nous répète aujourd'hui ce qu'il a dit à l'Apôtre Pierre, rentrant découragé de la pêche infructueuse : «Duc in altum » 6 . C'est le défi de l'Eucharistie. La vie consacrée retrouve son identité quand elle laisse transparaître dans les faits la « mémoire vivante du mode d'existence et d'action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères. Elle est tradition vivante de la vie et du message du Sauveur » '. Cette perspective eucharistique redonne vigueur aux motivations spirituelles et une nouvelle vitalité à l'action apostolique, et porte à son accomplissement la consécration baptismale, fondement de l'identité et de la mission des personnes consacrées. En particulier je crois qu'aujourd'hui le Christ, l'Église et l'humanité lancent à la vie consacrée trois grands appels : - affirmer le primat de la sainteté ; - renforcer le sens ecclésial ; - témoigner de la force de la charité du Christ. L'exhortation apostolique Ecclesia in Europa y fait référence rappelant qu'il y a «toujours besoin de la sainteté, de l'esprit prophétique, de l'activité d'évangélisation et de service des personnes consacrées » 8. Affirmer le primat de la sainteté 7. Affirmer par-dessus tout le primat de la sainteté dans la vie chrétienne. C'est le message essentiel du Saint-Père pour le troisième millénaire. La sainteté, dans la variété de ses formes et de ses cheminements, constitue depuis toujours l'objectif premier de ceux « qui, après avoir quitté la vie selon le 6 Novo millennio ineunte, n. 1; cf. Lc 5,4 7 Vita consecrata, n. 22 8 Ecclesia in Europa, n. 37 monde, cherchèrent Dieu et se donnèrent à lui, "sans rien préférer à l'amour du Christ" »9. - Surtout aujourd'hui, dans l'atmosphère de laïcisme qui est la nôtre, le témoignage d'une vie pleinement consacrée à Dieu est un rappel éloquent que Dieu suffit à combler le coeur de l'homme. Le Saint-Père dans Novo millenio ineunte affirme : « Tout d'abord je n'hésite pas à dire que la perspective dans laquelle doit se placer tout le cheminement pastoral est celle de la sainteté » 10. Et il ajoute que partir de la sainteté « signifie exprimer la conviction que, si le Baptême fait vraiment entrer dans la sainteté de Dieu au moyen de l'insertion dans le Christ et de l'inhabitation de son Esprit, ce serait un contresens que de se contenter d'une vie médiocre, vécue sous le signe d'une éthique minimaliste et d'une religiosité superficielle » 11 La vie consacrée, sous ses formes variées, en tout temps et en tout lieu, a été suscitée par l'Esprit Saint justement pour offrir aux communautés chrétiennes l'image de la perfection évangélique. Il s'agit de rendre plus vigoureuse la marche à la suite du Christ, lui qui par son Incarnation s'est fait en tout semblable à l'homme, excepté le péché. De façon analogue, par une inculturation conduite avec sagesse, la vie consacrée assimile les valeurs de la société dans laquelle elle est appelée à servir, écartant ce qui est marqué par le péché et y insérant la force vitale de l'Évangile. Sur ce chemin, dans la mesure où un Institut de vie consacrée sait intégrer les valeurs positives d'une culture déterminée, il devient instrument de leur ouverture à la sainteté chrétienne pour tout un peuple. 12
8. Par leur tension constante à réaliser le «projet de Dieu sur l'homme », les personnes consacrées se placent dans la ligne de l'idéal commun chrétien et non en-dehors ou au-dessus de celui-ci. « L'Église compte beaucoup sur le témoignage de 9 Vita consecrata, n. 6 10 Novo millenio ineunte, n. 30 " Ibidem, n. 31 12 Cf. Ecclesia in África, n. 87 communautés riches `de joie et de l'Esprit Saint' (Ac 13, 52) » 13. « En effet, s'il est vrai que tous les chrétiens sont appelés `à la sainteté et à la perfection de leur état', les personnes consacrées, grâce à une `consécration nouvelle et spéciale', ont pour mission de faire resplendir la forme de vie du Christ, à travers le témoignage des conseils évangéliques, afin de soutenir la fidélité de tout le Corps du Christ » 14. La vocation commune à la sainteté de tous les chrétiens ne peut jamais être un obstacle, mais plutôt une stimulation à l'originalité et à la contribution spécifique des religieux et religieuses à la splendeur de la sainteté de toute l'Église. Dans la lumière de l'Eucharistie 9. L'Eucharistie éclaire la route et donne vitalité au chemin de sainteté de l'Église et de tout chrétien. Par l'Eucharistie, le sacrifice de Jésus est rendu présent, en tout temps et en tout lieu ; c'est son acte d'offrande au Père, sa remise totale à l'humanité qui nous indique la voie de la sainteté. L'Eucharistie re-propose, pour l'humanité entière et pour chacun, le modèle par lequel Jésus s'est « livré » aux hommes et la manière par laquelle il s'est « remis » au Père dans sa mort. Dans l'Eucharistie il est à jamais celui qui « se livre » et qui se donne à l'humanité comme grâce. En elle, les personnes consacrées apprennent à dire avec Paul : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi » (Gal 2, 20). Ici l'identité et la mission de la vie consacrée se manifestent dans toute leur clarté, comme continuité de la mission du Christ et en totale dépendance avec lui. Ainsi la passion pour le Christ se transforme en énergie active, en passion pour l'humanité. 13 Vita consacrata, n. 45 14 Repartir du Christ, n. 13 Dans la célébration eucharistique, selon les caractéristiques propres des personnes et des Instituts, Jésus enseigne à offrir dans le temps présent sa souffrance et sa mort pour le salut de l'humanité. Sa passion et sa mort deviennent l'événement qui fonde et inspire la manière de voir et d'agir des personnes consacrées, faisant de chaque instant un moment de grâce. S'accomplit ainsi l'exhortation de saint Paul à « porter toujours et partout dans notre corps la mort de Jésus, pour qu'aussi la vie de Jésus se manifeste dans notre corps » (2 Co 4,10). Dans l'Eucharistie, une étroite relation se crée entre notre corps et le corps de Jésus : ce Corps remis entre les mains des pécheurs et livré à la mort, pour que la gloire éternelle du Père puisse resplendir sur le visage de son Fils. De même, notre corps, configuré à celui de Jésus, apporte sa contribution au projet d'amour et de salut du Père, en se sacrifiant par amour et en montrant la voie du salut. Voilà le visage véritable de la sainteté que la vie consacrée est appelée à rendre présente aujourd'hui. Renforcer le sens ecclésial 10. Le second grand appel lancé à la vie consacrée est de donner un sens plus largement ecclésial à sa vie et à ses oeuvres, en donnant à ses communautés la caractéristique de « maisons et écoles de communion » is Le chemin parcouru ces dernières années dans l'étude de l'identité de la vie consacrée est certainement remarquable ; toutefois, les acquis contenus dans les documents du magistère, en particulier dans l'Exhortation apostolique «Vita consecrata » et dans les deux Instructions de notre Dicastère « La vie fraternelle en communauté » et « Repartir du Christ », ne semblent pas avoir pénétrés encore dans la conscience des personnes consacrées ni dans celle des communautés chrétiennes. 15 Cf. Novo millenio ineunte, n. 43 ; cf. Repartir du Christ, n.25,28 et un peu toute la troisième partie Aujourd'hui dans l'Église la notion de « communion » est devenue le « principe herméneutique» le plus important 16. L'identité des membres de l'Église ne se définit plus à partir d'eux-mêmes, mais par les relations ecclésiales et les manières spécifiques de participer à l'unique mission du Christ et de l'Église 17. L'affermissement de l'identité personnelle est toujours le fruit de la qualité des relations qui ont été instaurées avec les frères et les soeurs dans la foi. Il devient indispensable, alors, de soigner la qualité des relations ecclésiales avec tous ceux qui, conduits par l'Esprit de Dieu, et « obéissant à la voix du Père, (...) marchent à la suite du Christ pauvre, humble et chargé de sa croix, pour mériter de devenir participants de sa gloire » 18. Ceci conduira les consacrés à une expérience forte d'« exode ». Libérés des étroitesses du moi, ils seront appelés à sortir d'eux-mêmes et à rechercher ensemble le sens de leur existence dans la communauté et de leur action apostolique. C'est seulement dans une dynamique des relations ecclésiales et sociales que se révèlent et se renforcent l'identité des dons charismatiques propres aux Instituts. 11. Il y a une image fréquemment utilisée dans les familles religieuses pour représenter leur propre histoire : celle d'un arbre dont le fondateur représente le tronc et les Supérieurs généraux ou les saints les branchages. En 1586 est sorti à Venise un ouvrage 19, où l'image de l'arbre était reprise, mais unie à celle de la barque. Dans ce cas, la barque était l'Église sur laquelle était élevé un arbre immense qui se ramifiait comme une plante. Cette barque naviguant sur une mer agitée, recevait l'aide de saints religieux pour atteindre le port. Cette image montre très bien comment la vie consacrée se développe quand elle est unie de façon vitale à son tronc et quand elle plonge ses racines dans le terreau fertile de l'Église. 16 Cf. CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, communionis notio, Vatican 28 mai 1992 , n.3 ; cf. JEAN-PAUL II, Discours aux Évêques des États Unis d'Amérique, 16 septembre 1987, n. 1. " Cf JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique Christififedles laici, 8 ; Pastores dabo vobis, 12 ; Vita consecrata, 16 et ss ; Pastores gregis, n. 22 ; SYNODUS EPISCOPORUM-X COETUS GENERALIS ORDINARIUS, L 'Evêque serviteur de l 'Evangile de Jésus pour l'espérance du monde, lineamenta, Introduction. 18 CONCILE VATICAN II, Lumen gentium, 41. '9 PIETRO RODOLFI DA TOSSIGNANO, Historiarum seraphicae religionis... ; voir. DIP 4, 518 Les deux images l'arbre et la barque sont les révélateurs de deux manières de concevoir la vie consacrée. L'image de l'arbre suggère l'idée de stabilité, mais laisse soupçonner que la famille religieuse pourrait chercher son auto-célébration. L'image de la barque, au contraire, introduit l'idée d'une vie consacrée comprise comme un dynamisme et un service à rendre à l'Église pour rejoindre le «port ». Pour une « vitalité » renouvelée 12. Une relation plus dynamique avec le Christ et avec son Corps qui est l'Église, guide sur la bonne voie le processus de renouvellement des Instituts de vie consacrée et des Sociétés de vie apostolique. Il ne s'agit pas en effet de « refonder » dans la logique des « urgences humaines », mais de se faire accompagner par le Christ, comme les « disciples d'Emmaüs » le jour de Pâques, laissant sa parole réchauffer le coeur, le « pain rompu » ouvrir nos yeux à la contemplation de son visage. C'est seulement ainsi que le feu de sa charité sera assez brûlant pour presser toute personne consacrée à devenir dispensatrice de lumière et de vie dans l'Église et parmi les hommes. De plus, dans cette perspective, le chemin du renouvellement ne sera jamais un retour pur et simple aux origines, mais une reprise de la ferveur des origines, de la joie du commencement de l'expérience pour une réappropriation inventive du charisme. Un rapport plus ouvert et plus libre aux origines se traduit par une vraie croissance et un progrès dans la compréhension et la mise en oeuvre du don de l'Esprit qui a donné naissance à une famille de vie consacrée. Tout renouvellement se traduira par un don fait à l'Église pour l'aider à rejoindre le « port ». Les personnes consacrées, sont appelées à affronter avec les frères et les soeurs les risques de la navigation, à oeuvrer dans la barque et non à rester sur le rivage de leurs propres certitudes. Elles ne sont pas des « phares », mais des marins dans la barque de l'Église. Le phare ne connaît pas le danger, le marin, lui, le côtoie chaque jour, c'est son pain quotidien et sa fierté. La vie consacrée, solidement enracinée dans le terreau fertile de l'Église, greffée de façon vitale sur la théologie et la spiritualité des conseils évangéliques, selon les enseignements de Vita consecrata 20, trouvera lumière et force pour des choix courageux nécessaires pour répondre efficacement aux appels qui montent de l'humanité. En se confrontant aux sources des charismes et des textes constitutionnels propres, elle repartira avec élan vers des interprétations nouvelles et non moins exigeantes. Le dynamisme renouvelé d'une vie spirituelle plus ecclésiale et plus communautaire, plus généreuse et plus éclairée dans ses choix apostoliques 21, offrira aux personnes consacrées l'occasion de revitaliser leurs propres racines dans le tissu des communautés chrétiennes où elles oeuvrent. 13. Dans cette recherche d'une vitalité renouvelée, l'Eucharistie est la source et l'école d'une formation selon les caractéristiques de foi et de service propres à chacun. Le mystère eucharistique éduque merveilleusement à trouver l'espace et le mode de raffermir le respect pour les saines traditions et dispose à l'écoute des voix nouvelles qui montent de l'humanité blessée et opprimée de ce temps. Dans la célébration de l'Eucharistie, Jésus répète encore : «Faites ceci en mémoire de moi » (Lc. 22, 19). Toute l'Écriture Sainte, en effet, est construite sur le «faire mémoire ». «Souviens-toi... » est une des expressions fondamentales de l'Alliance. Dieu demande à son peuple d'avoir cette attitude première et intégrale du « coeur » par laquelle on se fie et on s'en remet complètement à Lui, dans une écoute obéissante de sa Parole. Sans le souvenir de l'exode et de la pâque, Israël, le peuple de Dieu, n'aurait pas existé et n'aurait pas eu la moindre consistance. La mémoire du passé, des faits et des paroles, interprète les événements et devient source de discernement du présent et oriente « prophétiquement » vers l'avenir. « Faire mémoire » n'est pas le souvenir nostalgique de ce qui n'est plus et qui de toute façon ne peut pas être proposé de nouveau. « Faire mémoire », au sens biblique, est mémorial, c'est-à-dire mémoire efficace qui renouvelle, réalise et met en oeuvre ce qu'elle rappelle, en se faisant contemporaine de l'événement. 20 Cf. V ita consecrata, 20-21. 21 Cf. Repartir du Christ, n. 20. Apprendre à « Faire mémoire » signifie, avant tout, retrouver le sens du « don », de l'« écoute ». L'Eucharistie, Pâque de Jésus, sa présence, sa mort sacrificielle, sa résurrection, est pour nous nourriture, source de vie, communion à ce Don, sommet et centre de notre vie de baptisés et de consacrés. L'Eucharistie nous relie aux événements et au dynamisme des origines de l'Église et de nos Instituts, elle les rend présents dans notre coeur et dans la vie des communautés, elle les rend opérationnels dans le coeur et dans la vie des femmes et des hommes d'aujourd'hui. Elle est actualisation du désir de Jésus. « J'ai désiré avec ardeur manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » (Lc 22, 15). Tout Institut de vie consacrée est une réalisation dans l'histoire de ce désir de Jésus. C'est seulement en apprenant à « faire mémoire » que les Instituts trouveront le chemin pour affronter le défi de retrouver les dimensions réelles de leur identité propre dans l'Église et pour vivifier l'ardeur missionnaire à. servir humblement et passionnément l'oeuvre de la nouvelle évangélisation que le monde attend de l'Église. Témoigner de la force de la charité du Christ. 14. Le troisième appel, ou défi, que la vie consacrée affronte aujourd'hui est celui d'être « signe de la Pâque du Seigneur au milieu des hommes » par la charité. L'engagement à transformer la réalité sociale par la force de l'Évangile a toujours été et est encore un défi en ce début de troisième millénaire de l'ère chrétienne. L'annonce de Jésus Christ, « bonne nouvelle » du salut, d'amour, de justice et de paix, n'est pas toujours accueillie dans le monde d'aujourd'hui. Et pourtant, l'homme de ce temps a plus que jamais besoin de l'Évangile, de la foi qui sauve, de l'espérance qui éclaire, de la charité qui se dévoue 22. L'histoire nous place aujourd'hui devant tant de phénomènes nouveaux qui nourrissent tantôt des espérances d'une vie plus pleine, tantôt des peurs de souffrances 22 Cf. CONSEIL PONTIFICAL « JUSTICE ET PAIX », Compendio della dottrina sociale della Chiesa, Vaticano, 2004, Presentazione et de mort ; des phénomènes qui parlent de progrès et de liberté, cherchant à cacher les signes profonds des nouveaux esclavages et les luttes entre les hommes, les peuples et les nations. Dans cet « habitat » les consacrés courent le risque que la juste prise de position en faveur des pauvres et des opprimés soit gâchée par la logique des oppositions et de la lutte sans merci, et pousse vers un « horizontalisme » borné, plein d'amertume et privé d'une véritable espérance, qui éloigne au lieu de rapprocher du Christ, unique Sauveur de l'homme. Aujourd'hui la très grande majorité des gens, toujours moins ouverte à un avenir eschatologique, vit dans une absence d'espérance. La vie présente leur apparaît comme l'unique occasion d'en tirer tout ce qui est possible : toujours plus, toujours plus vite. Il y a dans cette attitude quelque chose de désespéré, surtout quand la satisfaction des désirs s'avère impossible, ce qui est presque toujours le cas. Cette situation interroge spécialement les personnes consacrées qui ont fait de l'avenir leur profession de foi et de l'espérance eschatologique le moteur de leur existence. Ici, la mission prophétique de la vie consacrée prend un relief particulier. Elle a dans ce domaine un ministère spécifique que, par analogie, nous pourrions appeler en un certain sens « sacerdotal ». Nous lisons, en effet, dans l'Instruction Repartir du Christ : « A l'imitation de Jésus, ceux que Dieu appelle à sa suite sont eux aussi consacrés et envoyés dans le monde pour poursuivre sa mission. De plus, sous l'action de l'Esprit Saint, la vie consacrée elle-même devient mission. Plus les personnes consacrées se laissent configurer au Christ, plus elles le rendent présent et agissant dans l'histoire pour le salut des hommes. Ouvertes aux besoins du monde dans l'optique de Dieu, elles aspirent à un avenir ayant la saveur de la résurrection, prêtes à suivre l'exemple du Christ qui est venu parmi nous "pour donner la vie et la donner en abondance" ( Jn 10, 10) » 23 Z3 Repartir du Christ, n. 9. 15. Pour la charité aussi, l'Eucharistie est le lieu où les personnes consacrées peuvent puiser une nouvelle vigueur prophétique pour leur vie commune et leur service de l'humanité. Elle rend contemporaine la Croix, où le Christ se consume, « descend aux enfers », se fait solidaire de tous ceux qui furent, sont et seront prisonniers du péché et de la mort, afin qu'en Lui, tous ceux qui sont loin puissent devenir frères et avoir accès au Père. À cette école, les personnes consacrées apprennent l'authentique passion pour l'humanité et entendent l'invitation à vivre leur mission comme partage de la mort qui marque le corps et l'âme des hommes et des femmes, pour les ouvrir à une espérance au-delà de la mort. Éclairée par la célébration eucharistique, la vie consacrée apprendra à se faire « bon Samaritain » à la manière du Christ et, avec l'Esprit du Christ, elle saura offrir des chemins d'espérance à tous les hommes qu'elle rencontrera sur sa route. Dans la célébration eucharistique faire mémoire de la mort violente de Jésus se transforme en « non violence », en offrande volontaire de soi. Jésus n'est pas sacrifié, il se sacrifie. Le principe d'opposition fait place au principe de solidarité. 16. L'Eucharistie est en même temps et inséparablement, sacrifice, mémorial, repas. La Parole qui se fait chair, s'offre en sacrifice. Celui qui adhère avec foi à ce Mystère entre en communion avec ce don du Christ et il devient à son tour « don », puisque dans la célébration eucharistique la communion est liée au sacrifice du Christ (Cf. Jn 6, 49-58). Quand on n'accepte pas ce don, cette remise de soi du Seigneur dans l'Eucharistie, on fait revivre le drame et le déchirement de la trahison de Judas ; on fait comme ces gens qui, dans la synagogue de Capharnaüm, à l'annonce du don de la chair et du sang pour la vie du monde, renoncent à suivre Jésus (Cf. Jn 6, 64-70). Au contraire, toute activité pastorale, tout service des petits, des pauvres, des malades, des laissés pour compte sur la route de la vie, s'ils partent d'une participation profonde au Mystère Eucharistique, deviennent réalisation du commandement de Jésus : « Faites ceci en mémoire de moi ». Le feu de la charité du Christ embrasse tout et devient engagement et don de soi. La vie consacrée trouve là la force pour sortir des « blocages », pour surmonter les barrières, pour vaincre les repliements, pour éclairer les lectures unilatérales de la réalité. Le «sacrificium laudis » des personnes consacrées s'exprimera, ainsi, avec une nouvelle passion pour l'humanité et les pressera à compléter dans leur propre chair « ce qui manque aux souffrances de Jésus ». Servir, être petits, être joyeux, aura toujours comme racine et fondement la Pâque du Seigneur, accueillie, aimée et supportée pour le salut de tous. Vers une Pâque universelle 17. Ce sont non seulement les frères mais l'univers entier qui sont impliqués dans cette énergie eucharistique qui renouvelle tout. La vie que le Christ transmet, ce don de lui-même, par l'Eucharistie va encore au-delà. Son influence atteint toute dimension matérielle, le cosmos entier. Toute la création est, d'une certaine manière, présente dans le pain et le vin de l'Eucharistie, éléments de la nature, cultivés par l'homme. Dans l'Eucharistie, la création et le travail de l'homme sont profondément unifiés dans une histoire de salut. La création entière attend avec impatience la révélation des fils de Dieu (Cf. Rm 8, 19), et l'homme; transformé par l'Eucharistie, travaillera pour rendre nouveau l'univers entier, l'entraînant avec lui vers la plénitude de la vie. La vie consacrée trouve ainsi dans l'Eucharistie la lumière pour accompagner dans la vérité le chemin de ceux qui cherchent un rapport plus fécond avec la nature, sans idéalisation ni instrumentalisation, donnant à tout sa juste valeur dans la logique du « don » et du « service ». Repartir de la « formation » 18. Un dernier point d'importance fondamentale. Dans tous les secteurs de la vie ecclésiale la formation est un élément décisif Ceci est vrai en particulier pour les personnes consacrées. Dès la formation initiale il sera fondamental d'éduquer les personnes à engager toutes leurs énergies, leurs potentialités et leurs forces affectives dans la suite radicale du Christ, découvert progressivement comme l'« unique », le « seul nécessaire » , Lui qui est source de la vie et qui peut combler au-delà de toute parole le coeur d'un homme ou d'une femme. De la rencontre avec Celui qui « ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu » (Ph 2, 6) mais qui s'est abaissé jusqu'à la mort et à la mort de la croix pour communiquer sa divinité et faire l'homme plus semblable à lui, naîtra le « propos », c'est-à-dire le projet d'une vie toute informée par la présence du Christ, d'une existence polarisée sur Lui, apprenant à cultiver « les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5). L'expérience de l'amour du Seigneur, fort et poignant, conduira les jeunes consacrés à restituer cet amour, -d'une façon exclusive et sponsale, de sorte que progressivement les autres amours et les autres valeurs disparaîtront de l'horizon de leur vie. « Tous ces avantages dont j'étais pourvu - explique saint Paul par des paroles qui pourraient être lues comme une synthèse du projet de la vie consacrée - , je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, désormais, je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. A cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ, et d'être trouvé en lui... » (Ph 3, 7-9). La profondeur et la totalité de cette passion pour le Christ deviendra, quasi spontanément, participation totale et inconditionnelle à sa passion pour l'humanité. Les jeunes consacrés sentiront le besoin irrésistible d'annoncer l'Évangile des Béatitudes à tous les pauvres, à tous les découragés et à tous les opprimés ; ils seront poussés à se faire leurs compagnons sur le pénible chemin de la vie selon le style discret et fort de Jésus ; ils ouvriront leur coeur à l'espérance, en marchant sur la route exigeante de l'amour qui s'offre. Il est nécessaire de repenser la formation des personnes consacrées qui ne pourra plus se limiter à une seule époque de la vie. II sera fondamental, dans une réalité qui change à un rythme effréné, de développer la disponibilité à apprendre pendant toute l'existence, à tout âge, dans tout contexte humain, de toute personne et de toute culture, afin de pouvoir s'instruire à partir de tout fragment de vérité et de beauté qui se trouve autour de soi. Mais il faudra surtout apprendre à se laisser former par la réalité quotidienne, par sa propre communauté, par ses frères et ses soeurs, par les choses de tous les jours, ordinaires et extraordinaires, par la prière et le travail apostolique, dans la joie et dans la souffrance, jusqu'au moment de la mort 24. Conclusion Que l'expérience de la Vierge, Mère de Jésus et Mère de l'Église, qui s'est laissée former par tous les événements de la vie de son divin Fils « elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son coeur » (Lc 2, 19) - guide aussi la vie consacrée à persévérer dans le dévouement à son Seigneur et à parcourir les routes de la nouvelle évangélisation avec une charité généreuse et libre. 24 Cf. Repartir du Christ, n 15
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