Pour commencer, je voudrais remercier le comité d’organisation de m’avoir invité à m’adresser à cette Assemblée. J’ai accepté de le faire avec une certaine réticence car, non seulement je suis membre de la vie religieuse masculine, mais je n’ai jamais été « général », ni même « colonel » - je suis bien plutôt, un fantassin ordinaire ! Aussi, je m’adresse à vous en toute simplicité en qualité de frère, de compagnon de notre voyage commun, avec derrière moi, 40 ans de vie religieuse comme Missionnaire du Verbe Divin, dont 35 passés au Brésil. Je vous remercie de votre accueil en cette occasion très importante, non seulement pour la vie religieuse à travers le monde, mais pour l’Église, et donc pour le Royaume.
Tisser, c’est créer de nouveaux motifs en utilisant des fils anciens et des fils nouveaux
Le titre lui-même de la conférence nous donne quelques pistes de réflexion. D’abord, le terme ‘appelées’- parce que les défis ne surgissent pas de rien, mais de situations concrètes. Qu’est-ce qui nous interpelle, nous, religieux et religieuses aujourd’hui ? Il me semble que les défis ont une double origine l’une découle de la nature même de la vie consacrée religieuse et l’autre jaillit de la situation concrète de masses humaines qui souffrent, exclues d’une vie décente par le modèle économique dominant de notre société néolibérale mondialisée. De la même manière que Yahvé se sentit ‘interpellé’ par le cri de son peuple en Égypte il y a des milliers d’années, aujourd’hui, la vie religieuse, prolongement radical du projet de ce Dieu incarné dans le Verbe divin, est interpellée par le cri assourdissant de millions et même de milliards d’êtres humains qui souffrent. De cette nature de la vie religieuse découlent les autres défis - comment être fidèles à notre véritable identité, qui ne réside pas en premier lieu dans nos vœux ou nos œuvres, mais dans notre manière d’être chrétiens. Dans le sillage du Concile Vatican II, nous avons traversé des années de réformes, mais il est clair pour tout observateur attentif que l’élan réformateur s’est essoufflé et que la crise réelle continue et qu’il est plus nécessaire que jamais de clarifier l’identité et le sens de la vie religieuse.
Un autre mot-clé du titre est le verbe ‘tisser’. L’action de tisser implique la création de quelque chose de nouveau à partir de différents fils qui s’entrecroisent pour former un nouveau tissu. Nous devons donc identifier quelques éléments essentiels si nous voulons vraiment tisser une nouvelle étoffe colorée, une spiritualité qui fera justice à la complexité des défis de la vie moderne, et d’où jailliront espérance et vie pour l’humanité. Il se pourrait bien que nous découvrions que bon nombre des éléments de la nouvelle spiritualité ne sont peut-être pas si nouveaux, mais plutôt extrêmement anciens, et négligés ou même abandonnés au cours des siècles. Le fait que nous cherchions une spiritualité génératrice, implique qu’il ne peut s’agir de quelque chose de préconçu et qui a toutes les réponses, mais plutôt que nous désirons entrer dans la dynamique de notre Dieu, qui continue de créer, comme il le dit sous forme de reproche, par la bouche du prophète, le Deutéro-Isaïe : « Voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » (Is 43, 19). Paul le redit à sa manière : «Toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement » (Rm 8, 22). Notre spiritualité est dans ces douleurs de l’enfantement. Cette recherche d’une spiritualité génératrice d’espérance et de vie nous met en harmonie avec Jésus dont la mission, telle que la définit le quatrième Évangile, est de faire en sorte que « tous aient la vie, et la vie en abondance » (Jn 10, 10). Une telle spiritualité n’a peut-être jamais été plus nécessaire qu’à présent, alors que nous sommes confronté(e)s à la passivité et à la désespérance de tant de personnes, voire de nations, face à l’oppression inexorable du rouleau compresseur néo-libéral. Passivité et impuissance sont des sentiments que nous rencontrons souvent aujourd’hui jusque dans de larges secteurs de l’Église et de la vie religieuse. Ceci nous appelle à laisser brûler nos cœurs et à laisser nos yeux s’ouvrir à nouveau, comme disciples sur la route d’Emmaüs.
La Parole de Dieu Toujours nouvelle
Pour moi il est clair que la colonne vertébrale de toute spiritualité renouvelée, que nous l’appelions nouvelle ou non, c’est la Parole de Dieu. Depuis des années désormais, l’Église insiste pour que notre spiritualité repose sur ce fondement. Le document monumental Dei Verbum (monumental, non en raison de sa longueur mais de son importance) demandait expressément que la Parole de Dieu redevienne l’âme de la théologie et de la prédication de l’Église, et que la Bible soit de nouveau remise entre les mains des laïcs. Plus de quarante ans ont passé mais il est clair qu’il reste beaucoup à faire dans ce domaine, non seulement en ce qui concerne les laïcs mais aussi des religieux/ses. Bien qu’il faille reconnaître les efforts intenses déployés dans ce but par diverses instances de la vie religieuse à travers le monde pour promouvoir de nombreux types de programmes (ainsi le programme sur sept ans «Ta Parole est vie » de la Conférence des Religieux du Brésil, ou encore, « Sur le chemin d’Emmaüs » de la CLAR), les résultats, du moins quantitativement parlant, ont été peu nombreux, spécialement dans la vie religieuse masculine. En septembre 2005, dans un centre de Conférence près d’ici, l’assemblée spéciale de la Fédération biblique catholique, appelée à commémorer les 40 ans de Dei Verbum, a étudié « La place de la Parole de Dieu dans la vie de l’Église ». Il a été demandé au St Père de choisir « La Parole de Dieu » comme thème du prochain Synode des Évêques appel qui a reçu le soutien de certaines Conférences Épiscopales importantes et que le Pape Benoît XVI a accepté. Dans le contexte de cette Assemblée, cela peut valoir la peine de réfléchir au concept qui sous-tend le terme « Parole ».
Notre premier point de référence est la Parole de Dieu, avec une insistance particulière sur cette Parole qui nous est communiquée à travers l’Écriture Sainte. Dans l’Ancien Testament, la Parole de Dieu n’était pas un objet de spéculation abstraite, comme c’était vrai des autres courants philosophiques, tels que le « Logos » des philosophes d’Alexandrie. C’était par dessus tout une expérience ! Dieu parlant en direct aux hommes et aux femmes, à son peuple en tant que tel et à toute l’humanité.
La Parole de Dieu est communication, expression de soi et événement salvifique : « De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer pour fournir la semence au semeur et le pain à manger, ainsi en est-il de la Parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission » (Is 55, 10-11).
Aussi pouvons-nous affirmer que la Parole de Dieu peut être considérée sous deux aspects, distincts et inséparables : elle est révélation et action. Elle révèle qui est le vrai Dieu, par le moyen de son action. Le Dieu des Hébreux n’est pas comme le Dieu des philosophes, distant, immuable, objet d’une analyse froide et objective, mais un Dieu qui se révèle dans l’histoire humaine, dans les actes de sa Parole créatrice, libératrice et qui rassemble. Ceci apparaît clairement dans un texte que l’on peut considérer comme la clé de toute l’Écriture, le reste de la Bible étant la mise en scène ce passage, dans l’histoire: « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour les délivrer de la main des Égyptiens » (Ex 3, 7-8).
La Parole qui « dresse sa tente parmi nous »
C’est dans l’Incarnation que la « descente » du Dieu de la Bible atteint son point le plus bas, comme nous le lisons dans le Prologue de l’Évangile de Jean : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Et le Verbe s’est fait chair, et il a planté sa tente parmi nous » (Jn 1, 1.14). Le projet de Dieu pour l’humanité est devenue réalité quand le Verbe s’est fait chair, et qu’« Il a planté sa tente parmi nous ». Le mot grec employé en Jn 1, 14 « eskênôsen » vient du mot « skêne », qui signifie tente. Dans la vision du quatrième Évangile qui fait écho à l’événement de l’Exode, la Parole de Dieu « a planté sa tente parmi nous » - il n’a pas « bâti son Temple » ! Un temple est fixe, une tente est mobile, ou en d’autres termes, partout où se trouve le peuple, la Parole de Dieu est là en son milieu, incarnée dans la personne et le projet de Jésus de Nazareth. En lui et par lui, la Parole agit, apportant le salut ici-bas sur la terre. Nous pouvons affirmer que le mystère de la Parole a pour centre la personne de Jésus, inséparable de sa mission et de son projet.
Nous avons ici l’un des fils essentiels pour tisser notre spiritualité nouvelle la personne de Jésus de Nazareth et son projet pour l’humanité. Mais il faudrait nous demander où Jésus a-t-il puisé cette vision, quelle était son inspiration, sa motivation ? Nous devons prendre très au sérieux le fait même de son Incarnation, le scandale du Verbe de Dieu fait homme, dressant sa tente parmi les pauvres de Galilée il y a deux mille ans. Pour lui comme pour nous aujourd’hui, ce fut un défi de découvrir la volonté du Père et de tisser un programme de vie cohérent avec cette volonté. De même, la découverte par Jésus de sa mission et de son identité ne fut pas quelque chose d’automatique et ce ne l’est pas non plus pour les religieux d’aujourd’hui. La lettre aux Hébreux met clairement en relief ce que Jésus a eu à subir : « Tout Fils qu’il était, [il] apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance » (He 5, 8).
Dans le processus lui-même, la Parole de Dieu exprimée dans les Écritures hébraïques a joué un rôle capital. Pendant trente ans, la spiritualité et la foi de Jésus se sont nourries aux mêmes sources que le peuple souffrant de l’intérieur de la Palestine la spiritualité des « Anawim », les « pauvres de Yahvé », avec un accent particulier sur la prédication du Deutéro et Trito Isaïe, le Deutéro Zacharie et Sophonie. C’est dans le dialogue entre la Parole de Dieu, exprimée dans les Écritures par ces voix prophétiques, et la réalité du peuple opprimé, pauvre et souffrant, que se clarifia pour Jésus son identité et sa mission et qu’il les mit en œuvre.
Luc exprime la compréhension que Jésus a de lui-même dans le texte relatant sa visite à la synagogue de Nazareth là où il grandit, autrement dit, là où il découvrit et grandit dans la foi - quand, au cours de l’office, il choisit un texte tiré du Trito-Isaïe et identifie sa mission avec celle du Serviteur de Yahvé (Lc 4, 18-19). Le reste de l’Évangile est le déploiement de cette compréhension de la mission du Verbe de Dieu Incarné, dont la mission se poursuit désormais dans la communauté des disciples qui, poussés par l’Esprit, mettent leurs charismes et leurs dons au service du Royaume. Poursuivant le dialogue entre la Parole de Dieu dans la Bible et la réalité du peuple, les disciples de Jésus découvrent leur mission : prolonger la mission de Celui qui s’est fait chair afin que « tous aient la vie, et la vie en abondance » (Jn 10, 10).
De Myriam aux religieux/ses d’aujourd’hui ‘La parole prophétique ne doit pas être réduite au silence’
Engendrée par le Verbe, et invitée à approfondir l’expérience de la Parole de multiples façons, selon le charisme de chaque entité, enracinée dans l’intuition des générations fondatrices, la vie consacrée religieuse constitue dans ce réseau de disciples un instrument particulier.
Tout au long de l’histoire du Peuple de Dieu, non seulement la Parole donne vie et rassemble, mais elle anime aussi et fait croître. Peuple minuscule et sans importance sur la scène du monde, ‘vermisseau de Jacob!’ selon l’expression du Deutéro-Isaïe ( Is 41, 14), la Parole alimente son rêve et son idéal, ne permettant jamais au projet de Dieu de s’effacer de la mémoire d’Israël, malgré les efforts de l’élite dominante qui se sert souvent de la religion pour masquer ses projets oppressifs. Tandis que s’étend la monarchie avec ses injustices et son oppression, la Parole résonne en franche opposition à travers les hommes et les femmes que Dieu appelle comme prophètes au milieu de son peuple. Aux moments opportuns, la Parole de Dieu maintient vivante la résistance du peuple par la prédication de figures aussi diverses que Débora la femme Juge, Isaïe l’intellectuel, Osée le poète et Amos le bouvier. Annonçant le projet de Dieu et dénonçant tout ce qui s’y oppose, défenseurs des faibles et opposants des puissants, persécutés et opprimés, ils seront des hommes et des femmes de la Parole. Ce qui les caractérise le plus c’est leur véhémence. Ce sont des passionnés. Ils convainquent d’autres parce qu’eux-mêmes sont convaincus de leur message. Ils sont le reflet d’une société en crise. Remplis de l’Esprit Saint, ils sont l’expression de sa Parole.
Différents des autres critiques de la société, les prophètes se définissent par leur relation avec Dieu, comme cela devrait être le cas aujourd’hui pour les prophètes de la vie religieuse. Leur parole sort de la Parole de Dieu. À la racine de leur identité et de leur mission il y a une grande expérience de Dieu, comme nous pouvons le voir dans des textes comme Am 7, 10-15 ; Os 1-3 ; Jr 1, 4-10 ; Is 6, 1-13 ; Ez 6, 1-3.11 ; Is 40, 1-11 etc. Sans cette profonde expérience de Dieu, leur prophétisme serait facilement devenu simple idéologie ou démagogie. Aujourd’hui aussi la vie religieuse doit être basée sur une vraie expérience de Dieu, à la suite de Jésus chez qui la tradition prophétique atteint son sommet. Une spiritualité de la vie religieuse qui ne serait pas une expression vivante et renouvelée du prophétisme, inhérente à notre vocation baptismale, serait inconcevable. En fait, la naissance de la vie religieuse dans l’Église fut en elle-même une expression de la prophétie. Les prophètes parlaient toujours, en Parole et en acte, chaque fois qu’ils voyaient le projet de Dieu pour l’humanité menacé d’étouffement. C’est dans ce sens que nous pouvons aussi comprendre le début de la vie religieuse dans l’Église.
Malgré ses difficultés et aux jours de la persécution, l’Église primitive est une église vivante et fervente. Être chrétien c’est risquer d’être considéré comme subversif et de subir le martyre. Mais voici qu’après l’Édit de Milan en 312, l’Église quitte les catacombes et être chrétien est plus qu’acceptable. Le nombre de chrétiens grandit mais l’Église « a perdu son premier amour » (Ap 2, 4). Le radicalisme dans le vécu de la foi, qui se manifestait autrefois par le martyre, se trouve voilé. L’Église a besoin d’une nouvelle manière de témoigner de sa vocation radicale à la suite du Christ, un témoignage qui soit une voix prophétique forte pour l’Église elle-même et pour le monde. Dans ce contexte, émerge dans la vie de l’Église un phénomène nouveau : les débuts de la vie consacrée, avec les Pères du désert. Ils essaient de retrouver la dimension radicale de notre témoignage de foi, dans une Église presque cooptée par la société dominante. Le premier frémissement de vie religieuse se comprend comme un défi vis à vis d’une Église qui a perdu son chemin, qui ne se préoccupe guère de son rôle prophétique, de suivre les options concrètes de Jésus et se trouve bien intégrée dans une société dominante qui opprime et exclut les masses.
C’est ainsi que nous pouvons aussi comprendre nos fondateurs et fondatrices. Ils découvrirent et réagirent devant un manque dans la vie de l’Église et son témoignage. Ils furent sensibles aux appels de Dieu et du peuple, oublié, étouffé, ou réduit au silence par l’Institution. François et Claire d’Assise entendirent le cri des pauvres dans une Église dominée par les riches et pour une grande part, leur alliée ; Vincent de Paule et Louise de Marillac furent sensibles au cri des exclus des rues de Paris ; mon propre fondateur, Arnold Janssen et les hommes et les femmes de son groupe fondateur furent choqués qu’il n’y ait pas un seul institut missionnaire pour l’Église germanophone, et ainsi de suite. Ils n’eurent pas toujours l’intention de fonder une congrégation, ceci venant souvent en second lieu, mais en parole et en acte ils prolongeaient l’activité de la Parole de Dieu, souvent négligée par les instances de l’Église, plus préoccupées du maintien des structures que des appels de l’Esprit Saint. Ces femmes et ces hommes, instruments de la Parole, ne furent pas toujours les bienvenu(e)s car la Parole de Dieu, proclamée par qui que ce soit et par ceux que Dieu choisit, est « vivante, (…) efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur » (He 4, 12s).
À travers les différentes fondations de la vie consacrée religieuse, la Parole s’incarne en pratique dans les charismes donnés par l’Esprit à l’Église et au monde, pour continuer la Missio Dei, le projet de Jésus Christ. Ici nous devons toujours nous souvenir que c’est le charisme et non la congrégation qui est réellement important. La Parole est éternelle, mais ce n’est pas nécessairement le cas pour son expression institutionnelle dans un Ordre donné ou une Congrégation ou une œuvre. Nous avons besoin d’un discernement permanent pour vérifier si notre praxis est toujours en harmonie avec les besoins des gens et de l’Église dans les nouvelles situations, et cohérente avec notre charisme. Notre engagement de base ne concerne pas notre survie congrégationnelle, mais notre mission prophétique.
Vivre en disciple dans une nouvelle réalité, à travers nos charismes
Ainsi pouvons-nous donc identifier quelques autres fils à tisser dans l’étoffe de notre spiritualité nouvelle vivre en disciple de Jésus ; lire la réalité du point de vue des pauvres et des marginalisés, en « écoutant », « voyant », « connaissant » et en « descendant » comme Dieu pour aider le peuple à se libérer dans tous les sens du terme ; vivre nos charismes, dons de l’Esprit à l’Église et au monde, en utilisant nos générations fondatrices qui furent des voix prophétiques pour l’Église et le monde de leur temps. Chacun de ces éléments nécessite une remise à jour et un approfondissement, afin que la vie religieuse soit réellement l’expression de notre marche à la suite du Verbe de Dieu Incarné, et pas seulement un reliquat des temps passés, vivant du souvenir de ses gloires, enchaînée à d’archaïques structures et formes de dévotion qui ne parlent plus aux gens modernes.
La question la plus urgente à laquelle nous sommes confrontées est celle de vivre en disciples de Jésus, dans la mission. Ceci implique une véritable passion pour la personne et le projet du Sauveur, pas de façon sentimentale, typique de tant de dévotionalisme du passé, mais enracinée dans une forte expérience de la personne et du projet de Jésus de Nazareth. Dans le quatrième Évangile, le dialogue entre Jésus et les premiers disciples qui le suivirent est aidant à ce propos (Jn 1, 37-39). Réalisant qu’André et un disciple anonyme le suivaient, il leur demanda « Que cherchez-vous ? » Voilà la question fondamentale pour tout religieux/se et toute congrégation. que cherchez-vous en fait ? Ils répondirent : « Maître, où demeures-tu ? » - ce n’est son adresse qu’ils voulaient connaître mais comment il vivait, son projet de vie et ses valeurs. Au lieu de donner une réponse théorique, Jésus répondit : « Venez et voyez », c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de faire une profonde expérience de Jésus, uniquement à travers des études et des théories - cela ne peut se réaliser qu’en vivant en disciple dans l’intimité du Maître. Il est extrêmement urgent pour nous de redécouvrir le Jésus des Évangiles, Jésus de Nazareth et non une caricature si fréquemment propagée par des groupes fondamentalistes, souvent avec des intérêts économiques. Bien que la Bible dise que Dieu a créé l’homme et la femme à son image et ressemblance, très souvent en fait, c’est nous qui créons Dieu à notre image et ressemblance. Il se passe quelque chose de semblable avec Jésus nous créons fréquemment une image de Jésus qui a peu de chose ou n’a rien à voir avec le vrai Jésus de Nazareth - soit que nous nous en tenions à une image sentimentale de dévotions qui n’ont guère ou pas de fondement biblique, ou une version ‘allégée’ de Jésus, dont raffolent les mass médias, un Jésus qui ne dérange pas, ou qui conteste nos options et notre société, mais au contraire, sert d’analgésique pour nos consciences, en détournant notre attention du Royaume et des pauvres, pour un Jésus au service de nos désirs et de nos caprices, fortement marqués par la recherche de gratification personnelle et immédiate. La Croix est laissée de côté !
Ceci ne devrait pas vraiment nous surprendre ce fut le grand problème des disciples dès le tout début. Le centre de l’Évangile de Marc, le plus ancien, est Mc 8, 27-35, texte qui raconte l’incident au retour de Césarée de Philippes. Après avoir posé une question inoffensive, «Qui suis-je, au dire des gens ? », inoffensive parce qu’elle n’engage pas la personne qui répond, Jésus pose la question essentielle pour tous les disciples de tous les âges : « Mais pour vous, qui suis-je? » Dans le texte il semble que Pierre donne une réponse juste lorsqu’il dit « Tu es le Christ ». Mais le dialogue qui suit montre que seule sa théorie était juste pas la pratique, puisque pour lui il était inconcevable que le Messie souffre - vision très post-moderniste de notre monde, où tout est permis sauf le sacrifice ! Cette incapacité de Pierre à comprendre le Jésus réel et les défis que cela représente de le suivre, lui valurent une des plus fortes remontrances de la Bible : « Passe derrière moi Satan ! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Dans le texte, Jésus montre immédiatement de façon claire ce que cela entraîne de le suivre, lui, et non une caricature de ce qu’il est : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive » (Mc 8, 34).
Pour nous qui essayons de renouveler notre spiritualité, il n’y a pas de questions plus urgentes que celles-ci : « Qui est Jésus pour moi, en ce moment de ma vie ? » et « Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui d’être son disciple dans la vie consacrée religieuse ? »
En réalité, la réponse, nous la donnerons moins en parole qu’avec nos mains et nos pieds ! C’est dans la praxis quotidienne de notre mission que nous donnons les réponses. La mission est la conséquence pratique de notre spiritualité de disciples et là encore, l’Évangile ne nous laisse aucun doute, mais définit clairement la mission de Jésus, et par conséquent la nôtre. Le texte le plus paradigmatique à cet égard est peut-être le récit lucanien de la visite de Jésus à la Synagogue de Nazareth, lorsqu’il revient à ses racines culturelles, sociales et religieuses pour lancer son programme de mission, et qu’il choisit de lire le texte de Is 61, 1-3 (que Luc prend la liberté de modifier, en omettant les références qui auraient pu prêter à quelque interprétation nationaliste) : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ; Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur » (Lc 4, 18-19).
Une spiritualité dont la base est de suivre Jésus, conduira nécessairement à l’action évangélisatrice. Celle-ci intègrera les éléments de la mission de Jésus contenus dans le texte ci-dessus. Nous sommes tous oints par l’Esprit, aussi sommes-nous tous d’autres Christs. Il est donc essentiel que nous nous engagions dans un vrai processus de discernement à la fois sur le plan personnel et communautaire pour clarifier ce que signifie aujourd’hui « porter la bonne nouvelle aux pauvres », « annoncer aux captifs la délivrance » et « aux aveugles le retour à la vue », « renvoyer en liberté les opprimés », « proclamer une année de grâce du Seigneur ». Il ne fait pas de doute que, à l’intérieur de cette mission universelle de l’Église, la vie religieuse devrait être à l’avant-garde. Notre spiritualité doit nous amener à ce que les pauvres soient les premiers bénéficiaires de notre prédication et de nos efforts apostoliques n’oublions pas que le terme choisi par Luc pour désigner les pauvres est « ptochoïs », ce qui signifie pratiquement « indigents ». Dans un monde qui souffre de pauvreté et d’exclusion à l’échelle universelle, même dans le soit-disant « premier monde », la spiritualité des disciples nous met au défi de répondre à des questions très concrètes - les pauvres sont-ils réellement le premier souci de notre mission ? Ou bien, avons-nous absorbé l’idéologie hégémonique, diffusée par les mass médias, à un tel degré et presque par osmose, que nous assumions les valeurs de notre société hédoniste de consommation ? Notre spiritualité doit nous libérer des chaînes de l’égoïsme, du consumérisme, des idoles du pouvoir, de la possession, du plaisir, qui pénètrent avec une certaine facilité nos vies et nos activités, édulcorant la radicalité de notre manière de vivre le message de l’Évangile et notre témoignage prophétique. Elle doit d’abord nous aider à retrouver notre mission il est intéressant de noter que les aveugles guéris par Jésus dans les Synoptiques n’étaient pas aveugles de naissance, ainsi en Jn 9, mais des aveugles qui avaient perdu la vue. On trouve souvent ce même phénomène dans la vie religieuse nous pouvons perdre la vision originelle de la génération fondatrice, nous satisfaisant de l’efficacité dans nos œuvres, ce qui parfois, peut faire de nous de simples rouages dans le fonctionnement efficace de notre société néo-libérale, et à son service. Ainsi, pour ne pas devenir « des aveugles conduisant d’autres aveugles », notre spiritualité doit faire sienne le cri de l’aveugle Bartimée, « Seigneur, que je voie » (Mc 10, 51). Nous devons voir avec les yeux de Jésus lui-même qui interprétait la réalité du monde dans lequel il vivait avec des critères jaillissant de son expérience du Dieu de la Bible et de son analyse de la réalité douloureuse de son peuple ; souffrance que justifiait souvent une idéologie déguisée en théologie par l’élite religieuse et politique dominante. Il ne peut y avoir de spiritualité sans conséquences concrètes, et ce texte de Luc nous fournit un instrument utile pour évaluer l’authenticité de notre spiritualité, en analysant les éléments de notre activité missionnaire.
La vie religieuse Instrument du Royaume
En réfléchissant à la question de notre spiritualité, nous devons nous souvenir que la vie religieuse, comme l’Église elle-même, n’est pas une fin en soi, mais un instrument du Royaume, ce Royaume qui est au milieu de nous, que nous ressentons de manière paradoxale comme « déjà là, et en même temps, pas encore là ! » La vie religieuse est un don de Dieu à l’Église et au monde, en faveur du Royaume. Ainsi, une spiritualité nouvelle nous conduira-t-elle à un dialogue fructueux et dialectique avec ces deux réalités.
Ces dernières années, l’Église institutionnelle semble avoir reculé en de nombreuses régions. En conséquence, beaucoup de gens traversent une réelle crise de la foi et de l’appartenance. Le fléau du cléricalisme s’est développé en bien des endroits, spécialement parmi le jeune clergé, y compris les religieux, - et le cléricalisme est bien loin du grand don que représente le ministère ordonné du sacerdoce. Très souvent, dans la vie des religieux prêtres, l’aspect religieux disparaît presque, submergé par les occupations du ministère sacerdotal. Et sur ce point, les religieuses ont un rôle important à jouer, pour témoigner de la nature laïque des religieux, nature essentielle, et résister aux tentatives d’intégration comme simple prolongement de l’institution hiérarchique. L’exclusion persistante des femmes des instances de décision touchant la vie de l’Église, continue à être un grand problème et prend parfois des proportions scandaleuses. Des scandales sexuels, spécialement parmi le clergé, ont entraîné une perte significative de crédibilité, particulièrement dans certains pays. Un élément extrêmement négatif à noter ces dernières années a été la prolifération de mouvements, de groupes et d’initiatives de ‘revivalisme’ catholique, qui optent ostensiblement pour une foi chrétienne de type individualiste, intimiste, fondamentaliste, dévotionnel, isolationiste et triomphaliste. En Amérique Latine du moins, après des décades d’activité évangélisatrice intense et prophétique, qui a coûté la vie à un certain nombre et beaucoup de souffrance, mais qui avait entraîné une floraison dans la vie ecclésiale et religieuse, les temps ont changé. Des vents nouveaux ont soufflé sur le continent et de toute évidence, sur l’Église et la vie religieuse. À quelques exceptions près, nous ne courons plus le risque du martyre sanglant. Mais l’Empire continue à dominer et à opprimer. En réalité, la grande majorité des gens sont écrasés par sa puissance économique et militaire. Les décisions les plus importantes sont prises dans les centres financiers du monde, sans référence aux réels besoins du peuple et mises en oeuvre par les politiciens, très souvent corrompus et en phase avec les principes du néo-libéralisme économique. Des peuples entiers sont sacrifiés aux exigences du profit, exilés de leur terres et dispersés avec leurs familles, au prix de la destruction de leurs racines familiales, culturelles et religieuses ; tout cela au nom du «progrès », du « développement » ou de la « modernité ». Dans pareille situation, il n’est pas surprenant qu’il y ait beaucoup de lassitude, de manque d’enthousiasme, d’incrédulité, et de scepticisme dans de vastes secteurs de la population, de la société civile, et des Églises. Plus que jamais, il est urgent de développer une vie religieuse dynamique, fervente et prophétique, un canal pour la vie de Dieu, qui résiste à la tentation d’être cooptée par la société consumériste et matérialiste, qui redécouvre le sens radical de son existence et se mette clairement du côté des pauvres et des marginalisés.
La vie religieuse, comme l’Église elle-même, est confrontée à la question de savoir comment être dans le monde sans être du monde (cf. Jn 17 , 16). Pendant des siècles, l’Église - et par conséquent, la vie religieuse, - a considéré le monde plus comme le lieu du mal, du danger, du démon, que le lieu de la rencontre avec Dieu. Cette vision a été catégoriquement rejetée par le Concile Vatican II dans des documents tels que Gaudium et Spes. Loin d’être le domaine du mal, le monde est la scène de l’activité salvifique de Dieu, et donc des religieux/ses. « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde » (Jn 17, 18). Au lieu de la « fuga mundi », nous sommes invités à nous insérer dans le monde comme « sel de la terre, lumière des nations, levain dans la pâte ». Le monde devient la scène de notre activité d’évangélisation, de notre témoignage prophétique. Nous sommes invités à découvrir les « semences de la Parole » dans le monde, dans les cultures, dans les religions.
Pour le monde et dans le monde, sans être du monde
Nous ne réussissons pas toujours à « être dans le monde sans être du monde ». Après l’enthousiasme des débuts, bien des communautés et des individus se sont alignées sur le monde moderne, acceptant la vision et les valeurs de la société dominante. Bien souvent, on ne nous distingue plus du monde qui nous entoure : nous ne l’interpellons plus mais nous le laissons nous assimiler. Notre voix prophétique et notre témoignage évangélique s’affaiblissent et nous cessons d’être la présence dérangeante, interpellante et libératrice de Jésus et de sa Parole dans une société d’oppression et d’exclusion. Ce ne serait ni possible, ni désirable, de ne pas être touché(e)s par le processus de la post-modernité. Ambivalent comme tous les processus humains, il apporte beaucoup de choses positives dans son sillage. Mais combien de fois ne l’acceptons-nous pas sans analyse critique, et pas toujours sous ses aspects positifs. La subjectivité se transforme facilement en individualisme, la liberté en anarchie éthique, le respect des biens matériels en consumérisme pur et simple. Habituellement, le monde ne nous persécute pas comme les premiers disciples de Jésus, parce que nous ne représentons vraiment pas une menace pour lui ! Au contraire, combien de fois détournons-nous les yeux de la misère qui nous entoure, créant une religion sentimentale, intimiste, sans engagement pour transformer la société, et qui se nourrit souvent d’une lecture fondamentaliste des Écritures ? Nous permettons que l’on récupère Jésus et son Évangile en faveur de l’isolationnisme et du statu quo, et nous devenons serviteurs d’un monde plus idolâtre encore que celui du premier siècle car il sacralise le profit, prêche la bonne nouvelle de la concurrence, exclut la majorité des filles et des fils de Dieu et loue l’appât du gain et l’accumulation des richesses. Une religion qui accepte une telle situation sans la dénoncer, tout en invoquant le nom de Jésus et encourageant le culte dans les Églises chrétiennes, est une idolâtrie !
Comme les premiers chrétiens, nous devons être dans le monde mais en allant à contre courant, non parce que nous sommes sectaires, mais parce que nous avons une autre vision, née de la Parole Dieu celle de Jésus, du Royaume, parole de fraternité, de solidarité, de justice et d’inclusion -, vision on ne peut plus claire dans le Nouveau Testament. Quand nous disons le Notre Père, nous nous engageons à rejeter racisme, machisme, sexisme, cléricalisme, xénophobie et toute autre idéologie qui nous divise ! Nous sommes interpellé(e)s à rechercher un vrai dialogue prophétique avec la société, les cultures et les traditions religieuses, à toujours chercher à construire le Royaume de Dieu. Nous devons être vigilants pour que les valeurs contraires au Royaume, déguisées en valeurs positives, ne nous détournent pas de notre identité et de notre mission véritables. En recherchant une « spiritualité nouvelle » dans un monde fortement influencé par la pensée post-moderne, il n’est pas si rare de découvrir que Dieu a été remplacé par une vague « force cosmique », la grâce par l’énergie, le salut par la rémunération immédiate, avec très peu de place, si tant est qu’il y en ait, pour une vision communautaire, pour une vie qui se donne. Dans cette vision, Jésus de Nazareth, le prophète persécuté, est remplacé par un « Christ » sans la Croix, sans projet pour l’humanité, sans options concrètes pour les pauvres et les opprimés. Par contre, on rencontre souvent des religieux/ses qui se réfugient dans des manifestations de type néo-pentecôtiste qui utilisent un vocabulaire dualiste, voire manichéen, et ont tendance à diaboliser tout ce qui appartient au monde matériel. Parfois, les explosions sentimentales sont privilégiées par rapport à la méditation silencieuse de la Parole de Dieu dans la Lectio Divina, - pratique qui exige des actions concrètes en faveur des pauvres. Nous avons tous des exemples d’abandon de la vie religieuse dès la première crise, sans lutte, sans effort apparent de discernement, et qui semblent confirmer la doctrine post-moderne que l’engagement permanent n’est plus possible ! Nous devrions faire attention à ne pas diaboliser tout ce qui est post-moderne, appartenant au New Age ou autres traditions. Mais soyons vigilants dans notre discernement afin de ne pas courir le risque de perdre notre identité, dans notre angoisse de vouloir dialoguer avec les cultures post-modernes. La Lettre aux Hébreux nous donne un repère pour que nous ne pas nous égarer en chemin : « Nous devons… courir avec constance, l’épreuve qui nous est proposée, fixant les yeux … sur Jésus » (He 12, 1).
Dans une société qui prise ce qui est superficiel et immédiat, où presque tout est jetable, où « avoir » est plus important qu’« être », il est important d’être vigilant. Le document post-synodal « Vita Consecrata » nous avertit : « il est demandé à chacun, plus l’engagement de la fidélité que la réussite. On doit absolument éviter le véritable échec de la vie consacrée , qui ne vient pas de la baisse numérique, mais de la perte de l’adhésion spirituelle au Seigneur, à la vocation propre et à la mission » (VC 63).
Enracinée dans le passé, vivante dans le présent, pleine d’enthousiasme pour l’avenir
Le presbytre Jean nous donne une indication pour nous renouveler, lorsqu’il écrit à l’une de ses communautés chancelantes : « Rappelle-toi comment tu accueillis la Parole. Garde-la » (Ap 3, 3). L’invitation peut servir de repère à la vie religieuse qui cherche comment être vraiment vivante. Pour être fidèle, nous avons toujours besoin de repenser ou de ré-inventer notre identité, de revenir à nos racines, à la raison de notre existence. Nous avons besoin de courage pour marcher fréquemment dans l’obscurité, confiants en la présence de Dieu - expérience difficile que seul(e) peut entreprendre celui ou celle qui a une expérience profonde de Dieu. L’alternative est de nous mettre au service de la société dominante et par là, d’assurer nos finances, nos œuvres et probablement nos effectifs, tout en courant le risque de devenir une vie religieuse qui passe pour vivante, mais qui est morte (cf. Ap 3, 1). C’est un risque réel, parce que le monde approuvera toujours une Église, une vie religieuse qui ne l’interpelle pas mais sert ses intérêts. Une vie religieuse qui révèle ce qui est caché, qui fait entendre les appels des opprimés, n’intéressera jamais le système actuel, précisément basé sur l’exploitation de millions de gens. Une vie consacrée prophétique ne sera jamais regardée avec bienveillance par un pouvoir oppressif qu’il soit civil, militaire ou religieux !
Dans ce contexte, la Parole de Dieu résonne comme elle le fit autrefois en un temps de crise, il y a 2600 ans : « Il y a donc espoir pour ton avenir » (Jr 31, 17) proclamait le prophète Jérémie à son peuple. Cette espérance a une base solide - le seul fondement pour un monde nouveau : le fait que Dieu existe et agisse. Non pas le Dieu qui justifie et légitime l’oppression, comme le proclame une lecture des Écritures fondamentaliste de droite, mais le vrai Dieu de la Bible, le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu qui regarde le monde et voit la misère de son peuple, qui entend son cri et ses souffrances et descend pour les libérer (cf. Ex 3, 7-10).
Pour beaucoup de religieux/ses et communautés, malgré des rayonnages entiers de documents de chapitres généraux et provinciaux, la Parole de Dieu continue d’occuper un rôle périphérique dans leur vie et leur spiritualité. Situation préoccupante, parce que cela veut dire qu’une partie significative de la vie religieuse se dispense de l’un de ses éléments constitutifs - la Parole de Dieu. Il devient donc facile de comprendre pourquoi prédominent les substituts cérémonies hyper-émotionnelles, recherche frénétique de miracles, culte de la personnalité de certains leaders de mouvements, signes extérieurs du type costume militaire du Moyen Âge, plus évocateurs d’une chrétienté sanglante et oppressive que du Charpentier de Nazareth, des règles, encore et encore - tandis que la chose la plus importante, la Parole de Dieu, est mise sur la touche. Nous devons croire que Dieu, par son Verbe et son Esprit, anime et guide la vie de son peuple. La vie religieuse est basée sur l’écoute de la Parole et sur la réponse à cette Parole. Le Concile demandait que toute la prédication de l’Église, comme la religion chrétienne elle-même a fortiori la vie religieuse soit nourrie et guidée par la sainte Écriture (DV 21).
Ceci implique un changement de mentalité, faisant de la Bible « l’âme de la sainte théologie » (DV 24) et par extension, l’âme de toute action d’évangélisation, si bien que la compréhension et la prière des Écritures à l’intérieur de la Tradition devient la force motrice de chaque agent d’évangélisation et anime toutes les activités formatives et pastorales (cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 113). Une métaphore peut nous aider à mieux comprendre : la Bible n’est pas une branche quelconque de l’arbre de l’Église, un autre élément dans les pratiques de la vie religieuse, mais la sève qui imprègne le tronc et toutes les branches de l’arbre ! Ceci signifie que nous devons chercher à passer de ‘l’animation de la formation biblique’ regardée comme un simple élément de plus dans la série de nos activités de formation initiale et permanente -, à ‘l’animation biblique de la vie religieuse’. La Parole vivante de Dieu, qui va bien au-delà de la page imprimée de la Bible, doit devenir la source et le modèle de toute activité ecclésiale. Dans ce processus dont le but est d’animer nos vies par la Parole de Dieu, agit le même esprit qui inspira les auteurs sacrés et animait les premiers disciples dans leur proclamation de Jésus, crucifié et ressuscité, Clé essentielle de toute la Bible et de toute l’histoire humaine. ‘Animation biblique de la vie religieuse’ ne signifie pas augmentation du nombre de cours, de rencontres et d’études sur la Bible dans nos communautés, bien que cette animation puisse également l’exiger. Cela signifie, faire de la Parole l’axe transversal de nos vies et activités, qui conduise à une vraie « rencontre avec le Christ vivant, chemin authentique de conversion, de communion et de solidarité » (Ecclesia in America 3, 8) par la lecture et la compréhension du message biblique comme Parole de Dieu, véritable point d’appui et source de la vigueur de l’Église et de la Vie consacrée, règle de vie authentique, et source intarissable de spiritualité et d’évangélisation (DV 21).
Il est évident que la vie religieuse aujourd’hui traverse une crise parce que l’humanité elle-même est en crise. Les crises sont toujours douloureuses, mais quand on y fait face avec sérénité, elles peuvent être surmontées et sont même nécessaires pour notre maturité. Pour y faire face, il est nécessaire d’avoir de la fermeté et des coordonnées fixes. Une fois de plus, nous pouvons écouter la voix du prophète Jérémie : « Dresse-toi des jalons, mets en place des bornes ; remarque bien la route, la voie où tu as marché » (Jr 31, 21).
La grande borne sur notre route, c’est la Parole de Dieu, la Parole qui révèle la fidélité d’un Dieu qui n’a jamais abandonné son peuple. Comme l’expriment les derniers mots qui furent écrits dans l’Ancien Testament: « De toutes manières, Seigneur, tu as magnifié ton peuple et tu l’as glorifié ; tu n’as pas négligé en tout temps et en tout lieu de l’assister ! » (Sg 19, 22).
« Il y a donc de l’espoir pour votre avenir », mais cette espérance doit être nourrie par une lecture priante et constante de la Bible, faite du point de vue du Dieu qui libère, qui s’est incarné en Jésus, qui a apporté à tous le salut. Cette nourriture spirituelle, prise en communauté, est indispensable pour que nous puissions créer une nouvelle société, pas à pas. Prenons au sérieux les paroles de l’ange du Seigneur à Élie, le prophète épuisé et déprimé : « Lève-toi et mange, autrement le voyage sera trop long pour toi » (1R 19, 7).
Nourri par la Parole et le sacrement, et prenant au sérieux ce qui était proclamé par Dei Verbum, que « L’Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle l’a toujours fait aussi pour le Corps même du Seigneur » (DV 21), proclamons par des paroles et l’action prophétiques au monde, à l’Église et à la vie religieuse elle-même : « Il y a de l’espérance pour ton avenir ». Mais, afin de persévérer dans nos options évangéliques pour les pauvres et les exclus, il est absolument nécessaire que nos vies soient enracinées dans une profonde spiritualité, basée sur la Parole de Dieu, et nourrie régulièrement par la Lectio Divina, faite individuellement et en communauté. Il ne suffit pas de faire une profonde analyse de la scène mondiale actuelle (bien que ce soit indispensable), ni de ressentir une indignation éthique (essentielle aussi) devant la souffrance de millions de personnes. Rien ne peut prendre la place du vrai fondement de nos options, qui doivent être des choix de foi, basés sur notre foi dans le Dieu de Jésus-Christ, le Dieu de l’Exode. Cela suppose de prendre inconditionnellement la Croix et de nourrir notre foi de la Parole de Dieu, « une lampe sur (nos) pas, une lumière sur (notre) route » (Ps 119, 105), toujours dans une lecture contextualisée, du point de vue de la souffrance de notre société. Dans une société de syncrétisme religieux qui offre tant d’alternatives apparemment viables dans le domaine spirituel, écoutons attentivement l’avertissement de Paul. Devant le danger qui guette l’élite de Corinthe de remplacer la vie de foi en Jésus par la philosophie grecque il insiste : « De fondement, (…) nul ne peut en poser d’autre que celui qui s’y trouve, c’est-à-dire, Jésus-Christ » (1 Co 3, 11) Jésus, la Parole faite chair, dont le projet nous guide et nous interpelle à travers les pages de l’Écriture, afin que nous devenions en vérité les instruments du Royaume, disciples de sa mission, tissant ensemble une spiritualité d’où jaillissent espérance et vie pour l’humanité, « afin que tous aient la vie et la vie en abondance ! »